Argh·Criar Cuervos

[article invité] Le jour où j’ai décidé de voir un psy

[Une amie a écrit ce texte que je pense universel. Ne pouvant le publier sous son nom, elle m’a fait l’honneur de me confier sa prose.
C’est donc elle que vous lirez ci-dessous. Âmes sensibles, sachez que ce texte est puissant que sans fioriture…]

J’aurais aimé commencer mon article par « Tout a commencé le jour où… » mais il n’y a pas eu de « jour où ». Il y a eu de nombreux « jours où », c’était insidieux sans que je n’ai rien vu venir.
Ce n’est pas moi qui n’allait pas, non, moi ça allait plutôt très bien : après un an et demi d’un parcours médical long et compliqué, j’étais enfin enceinte, pour la troisième fois, après avoir eu une petite fille et fait une fausse-couche. Je vivais une grossesse parfaite : aucuns désagréments, une forme olympique et un couple en harmonie.
Celle qui n’allait pas, c’était ma fille. Elle avait bientôt 4 ans, était en rébellion et nous provoquait. Nous faisions face comme nous pouvions ; après tout, elle n’avait pas vraiment fait de crise à deux ans, il fallait bien qu’elle s’affirme, non ?
J’ai beaucoup lu au sujet de la parentalité bienveillante, assisté à des conférences. J’ai aimé m’ouvrir à d’autres manières d’élever un enfant que celle avec laquelle j’ai été élevée. J’étais persuadée qu’avec de la patience et de la communication, elle finirait par passer cette période difficile.
Malgré tout, son comportement empirait. Chaque jour était un pas de plus vers la confrontation, elle refusait en bloc ce qu’on lui demandait de faire et j’étais de moins en moins patiente. Je criais pour qu’elle m’obéisse, elle criait en retour. Je lui arrachais les objets des mains, elle m’arrachait les choses à son tour. Je tapais sur la table pour ne pas lui taper dessus, elle levait la main sur moi.
Chaque jour un peu plus.
Je me suis rendue compte avec horreur qu’il n’y avait pas une journée sans conflits, ma patience était mise à rude épreuve. J’allais au travail avec soulagement et je rentrais le plus tard possible le soir en espérant qu’elle serait couchée. Je ressemblais de plus en plus à ce genre de parent que je ne voulais pas être et cela m’attristait.
Arrivèrent les vacances de février. Pour des raisons de planning de travail, ni mon conjoint ni moi ne pouvions poser de congés et nous l’avons confié
une semaine à ma mère puis une semaine à mes beaux-parents.
Nous avons passé les 15 jours les plus merveilleux et reposants depuis de nombreuses semaines : sorties le soir, ambiance détendue à la maison…
Le retour a été extrêmement rude : notre enfant, qui avait apparemment été si mignonne chez ses grands-parents, était revenue pire qu’avant. Elle était devenue une étrangère pour nous, un enfant qui avait certainement un grave souci pour se conduire aussi mal en tout temps, en tous lieux, en toutes situations. Qui était-elle ? Que voulait elle ? Était-elle vraiment à nous ?
J’ai réalisé qu’elle se comportait ainsi depuis quelques mois, c’est à dire depuis le début de ma grossesse. Y avait-il un lien ? J’en ai parlé encore plus avec elle, ai acheté des livres pour lui expliquer ce que ça changerait quand sa petite sœur serait là. Je lui ai dit et redit qu’on l’aimerait toujours. Assez rapidement, ce sujet de discussion ne l’a plus intéressé. Elle m’a rappelé qu’elle savait qu’on l’aimerait toujours et qu’elle voulait qu’on arrête de parler de ça.
Le quotidien n’avait plus de sens, chaque acte de la routine était source de conflit. « Non » était le mot qu’elle disait le plus. Elle riait, elle partait en courant, elle faisait exactement le contraire de ce qu’il aurait dû faire. Les ordres, menaces, punitions, récompenses, discussions n’avaient aucune prise sur elle. Elle ne nous écoutait même plus : elle ne nous entendait simplement pas, notre voix n’atteignait pas son cerveau. Il y a une expression que je ne trouve pas jolie, mais qui a pris tout son sens à ce moment-là : « Pisser dans un violon », c’était tout à fait ça.
Elle imaginait les pires « expériences », non pas une fois par jour, mais cent fois par jour. Elle se mettait en danger, par exemple en courant sur la route, en ne s’arrêtant pas au stop avec son vélo ou en faisant mine de passer par-dessus la rambarde de la mezzanine. Je l’imaginais déjà morte quelque part, par ma faute.
Nous cohabitions, il n’y avait plus d’échanges et plus de plaisir, je n’en attendais plus rien. Comme nous étions ses parents, il fallait bien nous assurer de son bien-être et de sa santé ; je me contentais de la forcer à effectuer les actes du quotidien (manger, s’habiller, monter en voiture pour aller à l’école, se coucher…). Chaque action était un combat physique, rendu de plus en plus difficile par ma grossesse qui me gênait pour la maintenir de force. Je ne compte plus les vêtements déchirés lors de nos corps à corps. Elle me donnait des coups de pieds au ventre et elle a commencé à nous insulter avec ses petits mots d’enfant : « Tu es moche », « Tu es méchante », « Tu n’es plus ma copine », « Tu es grosse », « Je ne t’aime pas », « Je vais te tuer ». Elle nous regardait en fronçant les sourcils et en nous mitraillant des yeux. Je ne lui parlais plus, je hurlais et je finissais chaque jour avec une extinction de voix. Je pleurais beaucoup et ne dormais plus, j’étais un zombie. À la fin de chaque combat, j’étais vidée, lessivée. Lorsque les choses allaient trop loin, je m’excusais auprès d’elle et lui disais que je l’aimais même si je la grondais.
Je me trouvais horrible : quelle mère s’occupe si mal de son enfant ? J’ai pensé à partir, à la laisser à son père. Elle serait tellement plus heureuse. N’importe qui y arriverait mieux : ses grands-parents, une famille d’accueil… Je lui étais néfaste.
La situation a pris une telle tournure que j’appréhendais chaque sortie en public. Mes amies avaient plus d’enfants que moi et s’en sortaient bien mieux. Ma sœur, qui avait été mère célibataire pendant longtemps, avait un fils équilibré. Quel amer constat d’échec, nous qui avions un enfant si mignon avant et tout pour être heureux.
J’ai compris que nous étions dans un cercle vicieux, que quelque chose n’allait pas et que nous allions droit dans le mur, si nous n’y étions pas déjà. J’en ai parlé autour de moi et la plupart du temps, je recevais ces réponses : « C’est normal, c’est un passage, ils font tous ça à cet âge ». « Attends-toi à ce que ça empire après la naissance ». « Tu en as pour au moins 2 ans, encore ». Est-ce que c’est donc ça, la croix de chaque parent ? Subir en silence, pleurer chaque soir et essayer simplement de garder son enfant en vie ?
En avril, ma fille a fêté ses 4 ans
. Je n’avais aucune envie de chanter ses louanges sur les réseaux sociaux et nous avons failli annuler l’anniversaire prévu avec ses copains tellement elle était exécrable, comme d’habitude. Est-ce qu’à un moment, on atteint le summum de l’horreur ? Y a-t-il un espoir de redescendre​ la pente pour aller vers des jours meilleurs ? Chaque soir j’espérais que nous avions vécu le pire, et chaque lendemain je découvrais que l’enfer pouvait brûler plus fort.
Est arrivé le week-end de Pâques. Je me suis rendue seule chez ma mère avec ma fille, car mon conjoint était malade. Ma fille s’est comporté exactement comme à la maison : d’une manière horrible, devant toute ma famille, durant deux jours. J’ai eu honte comme jamais, honte de son comportement, honte de ne pas arriver à m’en sortir. J’ai passé le week-end à me cacher dans les toilettes pour pleurer et j’ai pensé repartir dès le premier soir pour ne plus vivre cet enfer en public.

« Ne t’en fais pas, je m’occupe de tout. »

Ces mots salvateurs ont été prononcés par ma mère, qui a vu que j’étais à bout. Je lui ai tout raconté : les conflits, le découragement, l’impression que nous étions de mauvais parents. Elle m’a pris la main ; pour elle qui n’est pas tactile, cela revient à me serrer dans ses bras. Elle m’a promis qu’elle ferait ce qu’elle pourrait pour m’aider, qu’avec son appui nous y arriverons, que les choses allaient changer. Enfin quelqu’un qui avait de l’espoir, alors que moi-même je n’en avais plus.
Ma mère m’a dit qu’elle garderait notre fille non pas une semaine comme c’était convenu, mais deux semaines si cela nous faisait du bien. Elle m’a conseillé de trouver de l’aide auprès d’une personne neutre, comme une psychologue par exemple, car le comportement de notre fille trahissait un mal-être qu’elle n’arrivait peut-être pas à exprimer. Ma mère pensait que ma grossesse pouvait être une des causes de son comportement.

3 enfants en 3 ans Psy 8Nous avons laissé notre fille deux semaines à sa grand-mère. Chaque jour, celle-ci nous donnait des nouvelles positives en nous expliquant qu’elle agissait de mieux en mieux. Nous n’y croyions qu’à moitié.
J’en ai profité pour appeler la PMI et demander s’il était possible de voir quelqu’un. La secrétaire a noté la raison de mon appel et m’a répondu que la psychologue allait m’appeler pour prendre rendez-vous.
J’ai vu la fin des vacances de mon enfant approcher à grands pas et cela m’a mis dans un état terrible. Bientôt finie la tranquillité, c’était reparti pour des jours et des jours de lutte. J’ai fait une crise de nerfs, j’ai pleuré, tremblé, rien qu’à l’idée que ma fille allait de nouveau hanter notre maison. Elle serait là, comme chaque jour durant les quinze prochaines années, et la vie serait un combat permanent.
Je me suis mise à penser que cette petite fille dans mon ventre était une chance, car nous avions une possibilité de mieux réussir ce que nous avions raté avec notre fille aînée. J’avais​ tiré un trait sur le fait de retrouver une relation normale avec mon enfant premier né, et je me suis détesté de penser ça.
3 enfants en 3 ans Psy 4Ma mère nous a ramené notre fille et a passé deux jours chez nous. Elle avait, en effet, effectué un énorme travail pour remettre notre enfant « sur les rails » : il n’y avait plus d’opposition systématique, plus de provocations de sa part. Durant ces deux jours qu’elle a passés à la maison, elle nous a réappris à communiquer avec elle, à adopter une posture correcte, à prendre de la distance, à lâcher du lest. Elle nous a conseillé dès qu’une situation conflictuelle arrivait. Elle nous a montré comment ne plus mettre d’enjeu à chaque demande de notre part, à agir autrement qu’en criant ou punissant, et à ne pas sur-féliciter dès que notre fille faisait une action « normale ». Cela n’a pas été magique, elle a continué à désobéir de temps en temps, mais nous avons tenu notre posture et, petit à petit, nous avons tous retrouvé une sérénité.
Aujourd’hui, cela fait trois semaines que nous avons retrouvé notre fille. C’est encore tôt pour tirer des conclusions définitives, mais ce qui est certain est que nous communiquons de nouveau avec elle et mon regard sur elle a changé : je la vois comme un petit enfant de 4 ans et non comme un tyran. Elle est plus posée, plus heureuse, dort mieux, vit mieux. Elle ne nous insulte plus, ne nous tape plus, se comporte bien en public. Elle est bien plus autonome qu’avant, elle s’habille seule, se lave les dents seule et est très fière d’elle. De mon côté, je dors mieux et je ne crie plus. Je n’appréhende plus de la retrouver après l’école ; j’apprécie de nouveau de passer du temps avec elle, nous nous faisons des câlins, des chatouilles, elle me dit qu’elle m’aime « jusqu’au ciel et jusqu’à l’espace ». Elle me parle librement de sa petite sœur et a hâte qu’elle arrive.

« Allô, bonjour, c’est la psychologue de la PMI. Vous vouliez prendre rendez-vous ? »
Je l’avais oublié. Je lui ai expliqué que la situation avait beaucoup évolué depuis mon coup de fil, mais elle a insisté pour me voir et essayer de comprendre ce qui n’allait pas. Je la vois la semaine prochaine. Je vais essayer de trouver les mots pour lui expliquer tout ce que je viens d’écrire, si j’y arrive.

[Et chez vous ? Avez-vous aussi des moments de découragement total ?]

12 commentaires sur “[article invité] Le jour où j’ai décidé de voir un psy

  1. Un texte d’une grande puissance car il est universel en effet, et d’une grande honnêteté et humilité. C’est avec l’honnêteté et l’humilité, accompagnées de leur copine, la remise en question, qu’on avance en tant que parent. Bravo à cette maman et à sa mère aussi !!

    Aimé par 1 personne

  2. Très joli texte… on sent bien le découragement de cette maman 😦 C’est vraiment génial que sa maman ait pu l’épauler durant ce passage délicat avec autant de tact et de délicatesse… j’espère que les choses iront en s’améliorant et que ce ne sera bientôt plus que de mauvais souvenirs…. !

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  3. Que ce texte est dur à lire… La parentalité est bien le rôle le plus difficile à vivre au quotidien, elle nous apprend beaucoup sur nous, teste nos limites chaque jour un peu plus, on se découvre, on découvre aussi ces petits êtres auxquels ont a donné la vie. Le quotidien est parfois difficile, trop difficile et on ne peut que souhaiter à cette maman de retrouver sa petite famille heureuse et épanouie très vite

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      1. Je me demandais justement si elle avait accouché. Avec plaisir pour les nouvelles, en les souhaitant les meilleurss possibles

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  4. Bonjour, j’ai vécu une situation un peu similaire à la naissance de mon 2ème… ca n’est pas allé aussi loin car ca a « pété » avant et le papa a su temporiser.. mais ca me fait drôlement écho. On se sent démunis face aux sentiments de nos enfants qui ne savent pas les exprimer autrement qu’à travers l’opposition et le conflit.
    Si ca peut rassurer cette maman, ca passe heureusement. Ca revient aussi régulièrement et il faut trouver le bon déclic pour couper court.
    Courage à elle, bisous

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