Argh·Les idées reçues

Le festival des fanfares du monde

Saint Malo, un dimanche d’été. Comme tous les ans à la même date, nous remontons la rue pour rejoindre le centre de Paramé. Fifi est avec moi. Non loin de nous Loulou donne la main à son Grand Père. Devant, je vois ma belle-mère marcher. Elle s’arrête pour indiquer une direction à un touriste égaré puis reprend tranquillement son chemin. Ririe est plus loin, elle donne la main à son cousin préféré, les autres marchant en meute autour d’elle.

Un violent bruit de chute métallique.
Une voiture noire vient de faire tomber le panneau qui indique que la rue est barré 100m plus haut. La femme au volant, d’un âge respectable, ne s’arrête pas. Au contraire, elle manœuvre, roule sur le panneau puis remet ses pneus sur la route… pour faire demi-tour cinquante mètres plus loin… puisque la rue est barrée.
Dans la voiture avec elle trois enfants… bon exemple de civisme.

Nous voilà en haut de la rue.
Nous passons les barrières quand je le vois : il est muni d’une cabine et d’une benne.
Il parait bien lourd.
C’est notre camion de protection, celui qui doit empêcher un camionneur fou de tous nous écraser.
Garé en travers de l’avenue, il parait tellement petit et chétif.
A proximité, pour fermer en chicane, une voiture de Police, gyrophare éteint, policiers autour qui nous regardent accéder à la fête.
Fifi me demande pourquoi il y a un camion. « Pour que les gens sachent qu’il ne faut pas rouler maintenant puisqu’il y a la fête mon chéri ».

A peine sommes-nous placés sur le boulevard que le premier élément du cortège passe devant nous.
Une voiture de Police, gyrophare allumé, roule au pas.

Ma famille est au milieu de la foule, Loulou juché sur les épaules de son grand père pour pouvoir voir. Je suis derrière eux, en retrait, adossée contre le mur d’une maison.
C’est pour cela que je les ai vus.
Ils étaient quatre, le visage fermé, le Famas à la main, probablement chargé. Ils nous regardaient tous, un à un, les yeux en mouvement et l’air sérieux.

Cela m’a pris d’un coup.

C’est monté sans que je n’y puisse grand-chose.
Comme un uppercut dans mon cœur.
Des larmes me sont montées aux yeux en les voyants, ces personnes chargées de notre sécurité, sur les dents depuis trop longtemps.
Ce n’est qu’une petite fête dans une petite ville de province, mais même ici c’est la guerre.
Ils nous protègent mais que peuvent-ils ?

Nous nous devons de continuer à vivre, rire, sortir.
Nous nous refusons à élever nos enfants dans la peur.

Mais, en vrai, personne n’est dupe.

On ne sait ni où, ni quand.
Mais on sait qu’ils frapperont encore.

Ces barbares.
Ces personnes qui ont perdues leur humanité
Ces personnes qui veulent la fin du monde.
La fin de notre monde.
La mort pour mes enfants, pour mes neveux, mes beaux-parents, tous ceux que je connais et pour moi bien sûr.

Cette guerre que l’on ne nomme pas ainsi, qui pourrit notre territoire, notre société.
Cette guerre qui rend les gens délirant, de part et d’autre. Sauf que de l’autre part, ils sont dangereux et mortels puisqu’ils ont décidés de nous éliminer.
Mais à quelle utilité y a-t-il à tous nous éliminer ?
Si on élimine le monde, qui vont-ils dominer ?

Tout cela est tellement absurde.
En allant voir les fanfares du monde, nous commettons un acte militant et risquons notre vie, celle de nos enfants et de nos parents.
L’innocence et la légèreté nous sont désormais interdites, hors de portée.

« Maman, ils sont où les méchants messieurs ? »

Novembre 2015, ma fille n’avait pas encore quatre ans. « pourquoi ont-ils tués tous ces gens ? »
« Je ne sais pas mon amour, je ne sais pas. »
Mon enfant, où est passé ton innocence ? Pourquoi as-tu découvert concrètement la mort par un attentat ?
Tu m’as posé ces questions tous les jours jusqu’à ce que la réponse change : « Les policiers ont attrapés les méchants messieurs ma chérie, ils ne feront plus jamais de mal » t’ai-je annoncé au soir d’une journée terrible et mouvementé, omettant que nous étions désormais tous conscient qu’il y aurait d’autres méchants messieurs et dames après ceux-là.
« Les policiers les ont tués ? »
« Oui ma chérie, ils n’ont pas eu le choix. »
« Mais les policiers sont les gentils, alors pourquoi ils les ont tués ? »
« Parce qu’ils n’ont pas eu le choix ma chérie »
« Alors on peut tuer être gentil ? »
Mon enfant, où est passé ton innocence ? Pourquoi as-tu découvert concrètement la mort par un attentat ?

Depuis tu as joué au loup. Ton frère et toi, ainsi que tous vos copains vous êtes cachés dans la salle de sieste. Les deux maîtresses et les deux ATSEMs de ton école maternelle ont poussé des meubles devant les portes avant d’ouvrir une fenêtre sur l’arrière. L’une d’entre elle est sortie, elle a repéré le chemin jusqu’à une sortie dérobée dont on ignore tout. Elles n’ont pas suivi à la lettre les recommandations de l’état qui exigent qu’elles doivent sortir un à un les cinquante-quatre enfants par cette petite fenêtre sans faire de bruit.

Je ne vois plus les miens, ils ne sont plus devant moi.

Inquiète, je m’avance un peu. De grands signes de l’autre côté du boulevard : entre deux formations musicales ils ont traversé pour mieux voir car il y a moins de monde en face.
Ils m’ont fait signe, mais j’étais perdu dans mes pensées.
Je les rejoins.

Devant moi défilent les fanfares du monde. Des orchestres de tous les pays s’intercalent entre les formations Bretonnes. Cuba est représenté, la Biélorussie. Mon beau-père, passionné (entre autres) de géographie reconnaît chaque drapeau.
Je ne profite pas du spectacle.
Mon regard est toujours attiré vers l’intersection que je vois depuis notre nouvelle position. Je pense au camion qui est garé une vingtaine de mètres plus bas.
Que faire si un barbare déboulait ?

Des danseuses Thaïlandaises succèdent à un Bagad Celtique en provenance du Morvan.
Je regarde autour de moi. Un portail gris est à moins de 10m. Il est entrouvert.
Loulou est juste devant moi, je peux le porter d’une main. De l’autre je peux attraper Fifi. Ririe est trop loin pour que je l’attrape, mais si je crie suffisamment tôt, ses cousins et elles m’entendront et tous pourront me suivre jusqu’à ce jardin, mon mari et mes beaux-parents inclus.

Je souffle. A moins que ce ne soit un soupir ?

La fin du défilé s’approche, la fanfare du guet clos le défilé avec ses nombreux danseurs et son chien. Derrière, deux voitures de police, gyrophare en fonctionnement. Une partie de la foule remonte l’avenue pour suivre la fête jusqu’au centre de Paramé.
Belle Maman regarde sa montre : il est midi, l’heure d’aller déjeuner.

Sur le chemin du retour elle se félicite d’habiter le quartier. A peine 100m de marche quand tant d’autres ont dû se garer à perpette. Nous passons la chicane camion benne-voiture de Police. Personne ne parle des forces de l’ordre.

Il ne s’est rien passé.

 

Note : Je vous invite à lire le poignant article de Caroline sur l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice.

18 commentaires sur “Le festival des fanfares du monde

  1. Wow, quelle claque. J’ai vite déchanté. Bel article poignant. Nous vivons tous avec cette peur au ventre…depuis que je suis maman et depuis les attentats (de Paris et de Nice), c’est pire. Imaginer que tout ça peut s’arrêter en un claquement de doigt, se dire que seul le hasard te met là et pas à un autre endroit …me glace le sang. On ferme les yeux, mais c’est toujours là…merci pour tes mots..

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  2. Il est poignant ton billet mais tu as tellement raison. IL faut continuer à vivre, à sortir… Ne pas les laisser gagner. Je boycotte les infos depuis plusieurs années, pour ne pas trop psychoter. Et cela marche plutôt bien. J’ai épargné autant que possible ma fille il y a 2 ans et j’assume… Elle n’a su que le strict minimum. Mais oui, la société est folle et parfois je me demande dans quel monde nous avons projeté nos enfants. N’était-ce pas égoiste de notre part…

    Virginie

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    1. Ce n’est pas volontairement que j’ai tenu mes enfants au courant il y a deux ans. MA grande a des antennes et est très attentive aux propos des adultes, du coup elle a su 😦
      De plus en plus souvent j’évite les informations qui sont le plus souvent disons… mal formulées

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      1. Je me doute bien. Ici, ils en ont beaucoup parlé à l’école car certains enfants avaient passé leur week-end devant les informations… Je ne pouvais pas la protéger de tout de toute façon… Toujours difficile de trouver un équilibre en tout cas… Bises

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      2. Nous n’avons pas mit les infos devant eux… mais tout le monde en a parlé, un truc de dingue, nous connaissons tous des personnes impliquées (en tout cas, j’en connais une qui y était, n’a pas été blessée, mais cela a quand même changé sa vie 😦 )

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  3. Habitant en région parisienne à la porte de l’horreur , travaillant à l’époque à Châtillon je me souviens de ce jour douloureux. Cette horreur juste irréelle et mon cœur lourd très lourd….mon concert en décembre 1 mois après et cet hommage à Paris , à la vie, à la culture et ce moment de communion avec le public. Mon ancien chef au Bataclan cette nuit là et l’horreur qu’il a pu en raconter. Pensées à toutes ses victimes aujourd’hui.

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  4. Moi j’avoue que je crie haut et fort que je ne changerai rien pour eux et advienne que pourra… sauf qu’en juin à Cologne, j’ai emmené mes 2 grandes au concert d’Aerosmith… et que la présence militaire et policière et la foule de fans qui marchait et chantait, insouciante, me faisait peur… et que j’ai réellement soufflé une fois hors du parking. Moi je n’ai pas peur… mais pour mes enfants, je suis terrorisée.

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  5. Arfff je pensais lire un texte sur un festival qur je ne connais pas et finalement je lis un texte sur ce à quoi je pense chaque fois que je suis au milieu d’une foule, et encore plus lorsque je suis avec mes enfants…
    Répérer les sorties, vérifier qu’ils sont à portée de main si… regarder les personnes tendues chargées de notre sécurité, se sentir rassurée par leur présence, se demander ce qu’elles pourraient réellement faire si quelque chose arrivait…

    Dans quelques jours mon fils aura un exercice de confinement et mise en sécurité dans son école maternelle. La fille, en crèche, a déjà eu le sien.
    Je trouve que ces exercices sont une très bonne idée mais il me font réaliser que nous avons tous perdu une part d’insouciance et de tranquillité.

    Est ce que ça empêche de vivre? Non.
    Mais ce n’est pas évident…

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  6. Très bel article ! Bravo !
    Oui, les attentats se font malheureusement de plus en plus nombreux ces dernières années. J’ai vécu à Nice pendant près de 3 ans, et chaque année, j’assistais au feu d’artifice juste à proximité du Palais de la Méditerranée… Juste là où trop d’innocents ont été lâchement tués à l’été 2016…
    Tout ça fait froid dans le dos…

    Plus ça va, et plus je deviens agoraphobe. Enceinte de 6 mois, je me suis retrouvée dans un bar/restaurant où sur la place juste devant il y a eu une bagarre et des pétards (ressemblant à des coups de feu) qui ont provoqué un mouvement de panique parmi la foule (c’était le soir de la coupe de football). Autant dire que j’ai eu très peur pour mon bébé.

    Mais pour le moment, nous ne pouvons pas faire grand chose sinon espérer… Maintenant que je suis maman, la peur au ventre ne me quittera jamais, il faut vivre avec et rester optimiste malgré tout.
    Bonne fin de journée (✿◠‿◠)

    Aimé par 1 personne

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